[Journal] Pourquoi écrire ? Récit de la remise du prix de la Nouvelle de Castres 2018

31 mars 2018. C’est un samedi. Le ciel se déverse sur Castres, dans le Tarn. Quelques parapluies empressés filent vers l’entrée de la bibliothèque-médiathèque municipale. Mais qu’est-ce que je fais là ?

Exacte question que je me pose en rougissant en voyant ma photo affichée à l’entrée.  Ici tout le monde sait pourtant que je suis là pour le prix.

Mains serrées, sourires intimidés, questions rhétoriques.

La remise des prix commence. Je sais que quand mon tour viendra, on me tendra le micro et je devrai dire quelque chose d’intelligent, mais j’ai jeté tous mes brouillons à la poubelle. Que dire à tous ces gens que je ne connais pas et qui sont les premiers à me dire que ce que j’écris vaut la peine d’être lu ? Ils en sont plus convaincus que moi et quelque part, ça me gêne. Est-ce que j’en vaux vraiment la peine ? 430 participants, disent-ils, première lauréate plus jeune que le concours, disent-ils, première lauréate venue de Belgique, disent-ils encore. Et moi je ne sais quoi dire.

Sur scène, six lycéens mettent en scène la nouvelle de Philippe, le prix des Lycéens. Ils ont été touchés par ce texte qui parle des attentats du Bataclan. Dans leurs voix d’adolescents, les mots de Philippe nous donnent froid dans le dos. C’est vrai qu’il a trouvé des mots qui disent avec justesse les questions de l’après-attentat, ça ne m’étonne pas que ça ait touché les lycéens.  Je me rends compte que je suis vraiment contente qu’il y ait des adolescents, ici, pas juste des participants, des organisateurs, des gens de la mairie, des profs, des passionnés pensionnés, mais des adolescents.

Le prix régional. Le deuxième prix. Le premier prix : un acteur de théâtre aux origines espagnoles lit ma nouvelle avec son accent chantant. Je regrette ma passion pour les longues phrases aux circonvolutions : je n’avais pas pensé que ça serait douloureux à lire à voix haute… Et je vois les lycéens qui commencent à perdre patience.  L’un s’en va. Je ne sais pas pourquoi ça me rend triste.

En fait, je sais pourquoi ça me rend triste. Je sais ce que je veux dire. Je ne sais pas si cela sera intelligent, mais je sais que c’est à eux que j’ai envie de parler.

Comme les vieux, j’ai envie de leur dire : Vous avez de la chance, vous savez. Vous vivez à un endroit où on donne du temps et de l’argent pour la culture, et pas seulement pour la culture, mais pour la culture de demain.

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Un peu gênée, très contente, en train d’essayer de dire quelque chose de pas bête

J’ai envie de leur dire : Écrivez. Moi, je suis venue de Belgique pour ce que vous avez ici. Je me revois me lever à quatre heures, prendre la voiture, puis la navette, puis l’avion, puis la navette, puis attendre deux heures pour avoir un train, le train, la voiture, l’hôtel.

Écrivez.

Mais pourquoi écrire ?

Sous mes yeux, imprimée dans la revue L’Encrier Renversé, ma nouvelle sur la guerre d’Espagne, « Un trou dans la mémoire ». C’est tout ce que je sais.

Alors je leur raconte. Je leur dis que je pense qu’on écrit d’abord pour soi.  On écrit pour se raconter.  Peut-être pour changer sa propre histoire parfois, ou changer le point de vue.  Je leur raconte que j’ai écrit cette nouvelle parce qu’un abruti venait de me plaquer. Est-ce qu’on dit « plaquer » en France ? Peu importe : deux lycéens relèvent les yeux.  Je savais qu’il devrait la lire, alors je l’ai chargée de messages, j’en ai fait mon exutoire et ma bouteille à la mer.  Il me disait « J’ai un coeur de pierre » (Je vous ai dit que c’était un abruti), et mon Alvaro a écopé d’un « coeur changé en statue de sel ».  Il me parlait d’une certaine Agnès, j’en ai fait une Inès aux yeux pleins d’eau.  Mais dans un message glissé au commandant Otalora, « qui rejoignit son couteau et son canif à multiples usages, son mouchoir brodé, ses deux allumettes et sa petite médaille de la Sainte Vierge dans la poche de sa chemise, où il devait connaître une mort rapide et ignorée de tous », j’ai écrit : « Dis à Fédérico que je lui pardonne tout ».  Ce n’est rien, c’est invisible à l’oeil nu, mais c’est un peu de moi.

Je leur ai dit que la deuxième raison pour laquelle on écrit, pour laquelle j’écris en tous cas, c’est la beauté. C’est pour la richesse et l’élégance de la langue française avec laquelle on peut ciseler de si belles choses. Je leur ai parlé des mots à sauver de Bernard Pivot, que j’avais glissés dans mon texte : « melliflu » et « gandin ». Il faut l’avouer, on écrit aussi un peu pour faire joli.

La troisième raison pour laquelle écrire, c’est pour rêver.  On peut tout rêver avec des mots, on peut vivre les vingt-deux vies des hommes et des femmes qui étaient fusillés sur le mont Estépar ce jour-là, on peut vivre dans un monde qui n’existe plus, on peut vivre dans un monde qui n’a pas encore commencé d’exister.  Et on peut partager ce rêve.

Enfin, la quatrième raison qui me venait à l’esprit, qui est peut-être la première raison d’écrire : écrire pour se souvenir.  « Tout ce qui est écrit continue de vivre dans l’absence », écrivait Aragon. Mais je ne me souvenais pas de la citation, donc en bonne latiniste, j’ai dit « verba volant, scripta manent », et puis, vu que cela ne soulevait aucune réaction :

« Ecrire, c’est ne rien oublier de ce que le monde oublie » (Christian Bobin).

Et finalement, c’est exactement ce qui m’a mené à écrire cette histoire, sur le Mont Estépar, les soldats, les communistes, la guerre d’Espagne, Burgos. J’étais tombée sur un article, il y a quelques années déjà, qui parlait de fouilles dans les années 2010 sur le mont Estépar, financées par crowfunding par les descendants des victimes. En 1977, l’Espagne avait voté une loi d’amnistie, dans le but évident de réconcilier le peuple espagnol, et ce n’est qu’en 2007 qu’une loi sur la mémoire historique avait été votée. C’est à cette époque qu’on a commencé seulement à fouiller les fosses communes des exécutions sommaires franquistes.  En farfouillant sur le net, j’étais tombée sur un site recensant tous les noms de ces gens, des gens assassinés dans la région de Burgos pendant la guerre d’Espagne, juste une longue litanie de nom sans fin, et sans histoire. Presque oubliés.  Alors j’en ai choisi 22, vingt-deux noms sans connaître leur histoire, comme ça, à cause de leurs consonances, et je leur ai inventé une histoire pour combler les trous de la leur. Et pour se souvenir de tous les trous sur le mont Estépar, si longtemps perdus dans la mémoire.

En un mot comme en mille : écrivez.

 

PS : si vous souhaitez vous procurer le numéro 80 de la revue l’Encrier Renversé dans lequel figure ma nouvelle « Un trou dans la mémoire » qui a reçu le premier prix, c’est ici.

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